Cerisier rose* et cheveux blancs

 

Depuis quelques jours Mémé l'attendait avec impatience. Il tardait tant à venir qu'elle ignorait si elle vivrait assez longtemps pour le voir, il jouait à cache-cache avec elle. Le coquin finit par se décider à venir. Le vœu de Mémé s'exauçait : le Printemps pointait son nez. Son Xième Printemps !

Chaque fois elle stressait et subissait une inquiétude sans nom ; à la plus belle saison elle perdait la raison ; elle s'en trouvait toute remuée, toute retournée : elle versait sa petite larme dès qu'elle apercevait les cerisiers en fleurs.

 

La boite à "conserver les souvenirs" s'ouvrait et laissait échapper des images d'une belle jeune fille aux courbes pleines et gracieuses ; laissait échapper des odeurs uniques de terre d'hier qui papillonnaient dans l'air et taquinaient ses narines et laissait ressurgir les merveilleuses histoires de cœur de Printemps toujours plus belles à chaque belle saison printanière. Ses histoires de jeunesse et ses premiers flirts revenaient la troubler comme si les faits se déroulaient aujourd'hui.

 

Ces jours là, Mémé rajeunissait.

Dans son miroir les rides disparaissaient. A la marche, les jambes pesaient moins lourdes et le dos retrouvait – oh, juste le temps de le dire - sa cambrure d'autrefois.

Les yeux fermés, assise sur un banc, les cheveux blancs posés sur un doux lainage qui enveloppait les épaules, elle se revoyait dans l'autrefois, dans l'hier, en pleine jeunesse épanouie.

Un sourire apparaissait furtivement de temps à autre. Parfois un rictus montrait que, là, ça se passait mal, puis un instant plus tard une mimique prenait le relais montrant que là le moment virait au merveilleux et inoubliable.

 

Elle restait là des heures à respirer le printemps, à revivre ses printemps sous les cerisiers roses* ses cheveux blancs agités comme par un vent venu de l'intérieur ou bien par les derniers souvenirs qui s'envolaient. Elle y rencontrait une foule de jeunes gens d'hier qui se bousculaient pour venir la voir et la courtiser. Aujourd'hui, si elle écoutait tous les médecins et infirmières autour d'elle elle finirait par croire comme eux qu'elle perdait la mémoire. Mais non, tous les amis d'hier qui lui rendaient visite à chaque Printemps, elle les reconnaissait tous et posait un nom sur chacun.

 

Il fallait qu'on vienne la tirer de là, sinon notre Mémé s'endormira sur son banc sans boire ni manger. Elle rêvassait avec dans sa tête l'air de la chanson de son temps "Cerisier rose et pommier blanc" puis petit à petit elle retrouvait ses esprits et les paroles changeaient réalistes : "Cerisier rose et cheveux blancs"

 

Le vent du soir s'apaisait et les cheveux blancs reposaient à nouveau, tranquilles sur le lainage. Les souvenirs de Mémé s'estompaient, disparaissaient, cessaient de charger l'air en électricité et de lui tirer les cheveux blancs. Le passé disparu laissait le courant du temps reprendre sa course et débiter ses flots d'heures menant vers on ne sait où.

 

Daniel

* "Cerisier rose et pommier blanc" : le poète n'a pas toujours raison !

Comme chacun le sait les cerisiers fleurissent blancs. Seul le poète peut prendre du blanc pour du rose …